De Lucrèce à Darwin
texte d’une conférence faite au Muséum d’histoire naturelle
de Nantes le 4 avril 2006
par Joël Barreau, professeur honoraire au
lycée Clemenceau, Nantes
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Des
Bororos aux populations sibériennes, des tribus celtes aux tribus africaines,
partout ont existé des récits mythiques répondant à la question que se posaient
les hommes sur leur origine et sur l’origine des espèces animales et végétales
au milieu desquelles ils vivaient. Un
des plus connus de ces récits est celui de la Genèse.
Mais,
sans doute est-ce en Grèce que, pour la première fois, avec la naissance de la
philosophie, la question des origines des êtres vivants devint l’objet d’un
débat où des avis différents, parfois même opposés, allaient pouvoir
s’affronter.
Pour Socrate, seul le dessein
intelligent d’un être divin peut expliquer l’existence des êtres humains et
autres espèces animales avec leurs organes si merveilleusement adaptés aux
fonctions qu’ils remplissent. En témoigne un dialogue que nous rapporte son
disciple Xénophon dans Les Mémorables,
ouvrage écrit en 370 avant notre ère et consacré à la mémoire de Socrate,
trente ans après la mort de celui-ci.
Socrate, s’entretenant avec un certain Aristodème, vient de dire
que les statues de Polyclète et les peintures de Zeuxis ne sont évidemment pas
le produit du hasard mais la concrétisation du dessein artistique de ces
artisans de génie que furent Polyclète et Zeuxis. De la même façon, dit-il, ne
faut-il pas reconnaître que le corps humain et les organes dont il est
constitué ne peuvent être que l’œuvre du dessein intelligent
(γνώμη) d’un ‘artisan’ divin et non l’œuvre du hasard
(τύχη) ?
« Que nos yeux, organes faibles, soient
munis de paupières qui, comme deux portes, s’ouvrent, au besoin, et se ferment,
durant le sommeil ; que ces paupières soient garnies de cils qui, pareils
à des cribles, les défendent contre la fureur des vents ; que des sourcils
s’avancent en forme de toit au-dessus des yeux, pour empêcher que la sueur ne
les incommode en découlant du front ; que l’ouïe reçoive tous les sons
sans se remplir jamais ; que, chez tous les animaux, les dents de devant
soient propres à couper et le molaires, qui reçoivent d’elles la nourriture,
propres à broyer ; que la bouche, par laquelle les animaux absorbent les
aliments qu’ils désirent soit placée près des yeux et des narines et,
comme les déjections inspirent du dégoût, que les conduits par où elles passent
soient écartés le plus possible des organes des sens, tous ces agencements si
ingénieusement réalisés, peux-tu douter s’ils sont les produits du hasard ou d’un
dessein intelligent ? » (Mémorables,
1, 37)
Ainsi
posée, la question ne peut évidemment avoir d’autre réponse que celle que fait
Aristodème :
« Par Zeus ! A les considérer
ainsi, tous ces organes semblent tout à fait être l’œuvre de quelque habile
‘artisan’ plein d’amour pour les êtres vivants. »
Nous
avons là une des premières apparitions de ce qu’on peut appeler l’argument du démiurge divin, du mot grec
δημιουργóς qui correspond à notre
mot « artisan » : démiurge divin qui a créé, entre autres, cette
merveille qu’est l’homme. Nous verrons que cet argument sera constamment repris
au cours des siècles jusqu’à aujourd’hui par les défenseurs du dessein intelligent.
Ce
même type d’argument et cette même conception d’un démiurge divin au dessein intelligent,
nous les retrouvons, toujours attribués à Socrate, dans le Timée de Platon.
Chez le disciple de
Platon Aristote, est également affirmée l’existence d’un dessein intelligent.
En effet, le hasard, dit Aristote, ne saurait créer que des êtres monstrueux.
Mais, cette fois, ce dessein intelligent ne renvoie plus à quelque dieu
créateur du monde – Aristote refusant l’idée même de création - mais est immanent à la nature elle-même.
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Contre ces partisans de
l’existence d’un dessein intelligent, d’autres philosophes invoquaient les lois
aveugles de la nature. Sans nier
l’existence des dieux, ils leur déniaient toute intervention dans l’apparition
des espèces vivantes, et même de l’espèce humaine, déniant également
l’existence d’une intelligence immanente à la nature. Pour eux, les seules lois
aveugles de la matière étaient à
l’origine de tous les êtres vivants. Contemporains de Socrate, à dix ou vingt
ans près, Empédocle d’Agrigente et Démocrite furent les premiers à soutenir
cette théorie, reprise, un siècle plus tard, par Epicure. Leurs œuvres n’ayant
été que très partiellement conservées, c’est à Lucrèce, leur génial héritier,
que je recourrai pour présenter cette thèse.
Le
poète et philosophe latin Lucrèce a vécu dans la première moitié du premier
siècle avant notre ère, ce qui en fait le contemporain de César et de Cicéron.
Nous ne savons pratiquement rien de sa vie sinon qu’il fut un fervent adepte de
la philosophie épicurienne, à laquelle il a consacré un poème de 7.415 vers, le
De rerum natura, titre qu’on peut
traduire, en français, par Traité de la
Nature, œuvre manifestement inachevée puisqu’elle ne nous présente que la physique d’Epicure. Etant donné la
disparition d’une grande partie de l’œuvre considérable du philosophe grec
Epicure, le poème de Lucrèce, outre sa valeur littéraire, qui en fait le
premier chef-d’œuvre poétique de la littérature latine, est l’exposé le plus
complet que l’on ait de cette physique épicurienne.
Cette
physique épicurienne est un pur matérialisme. Seule existe, dans l’espace
infini, la matière, constituée de particules
élémentaires ( primordia rerum ;
principia rerum) c’est-à-dire non décomposables, lesquelles ne différent
les unes des autres que par leur grandeur et leur forme. Eternelles et
indestructibles, elles jouissent de la plénitude de l’être car elles ne sont
pas soumises au changement. C’est de leurs combinaisons, de leurs assemblages
aléatoires que sont formées toutes les réalités (l’âme humaine elle-même, les
dieux aussi). Nul dieu créateur, nul dessein intelligent ne sont donc à
l’origine des réalités du monde. Je cite :
«Ce n’est pas en vertu d’un dessein
intelligent [consilio] que les
particules élémentaires se sont placées dans l’ordre où nous les voyons ; elles
n’ont assurément pas concerté entre elles leurs mouvements respectifs. Heurtées
de mille manières par de nombreux chocs depuis un temps considérable,
entraînées aussi par leur propre poids, elles n’ont cessé de se mouvoir, de
s’unir de toutes les façons, d’essayer toutes les combinaisons qu’elles étaient
susceptibles de créer. Voilà pourquoi, après avoir erré pendant très longtemps
et essayé toutes sortes de combinaisons et de mouvements, elles en
arrivent enfin à former des assemblages
qui, soudains réunis, sont à l’origine de la terre, de la mer, du ciel et des
espèces animales. » (livre V, v. 419-431)
C’est
ainsi que les animaux, dont l’homme, ont surgi, par génération spontanée, de la
terre toute neuve : « Même de nos
jours, dit Lucrèce, on voit sortir de
terre de nombreux animaux engendrés par les pluies et la chaleur du
soleil : quoi d’étonnant dès lors qu’à cette époque des espèces plus
nombreuses et plus grandes aient pu naître de toutes parts, alors qu’elles
grandissaient dans la pleine nouveauté de la terre et du ciel.» (livre V,
v. 797-800)
Un tel
engendrement par la terre de toutes les espèces animales, dont l’espèce
humaine, est pour nous une bizarrerie totalement invraisemblable, mais elle ne
l ‘était pas aux yeux des Grecs et des Romains. Une quantité de mythes
racontaient comment les êtres vivants dont les premiers hommes étaient nés de
le terre, comme le prouvent, par exemple, ces paroles prononcées par la célèbre
Aspasie, dans un des dialogues philosophiques de Platon : « A l’époque où la terre entière faisait
sortir d’elle et naître plantes et
animaux, notre terre d’Attique se réserva d’engendrer l’homme, enfantant ainsi
un être dépassant tous les autres êtres vivants par la raison. »
Revenons
à Lucrèce : ces être vivants nés de la terre par génération spontanés
étaient des assemblages aléatoires de particules élémentaires. Aussi bien,
parmi ces innombrables premiers êtres vivants, une quantité étaient « des monstres, qui naissaient avec des
traits et des membres étranges : des êtres privés de pieds ou dépourvus de
mains, ou encore muets et sans bouche, ou qui se trouvaient être aveugles et
sans regard, ou dont les membres captifs demeuraient entièrement soudés au
corps et qui ne pouvaient rien faire, ni se mouvoir ni éviter le danger, ni
pourvoir à leurs besoins » (v.836-844). Tous ces monstres que la terre
mettait au monde, c’est en vain qu’elle les produisait : en effet leur
nature leur interdisait toute croissance et ils ne pouvaient ni trouver de la
nourriture ni se reproduire. Et c’est ainsi que « nombreuses furent les espèces qui durent disparaître et qui ne
purent en se reproduisant se créer une descendance », d’autant qu’« elles offraient aux autres une proie et un butin sans défense ».
Seules donc, dit Lucrèce, ont survécu jusqu’à nous les espèces qui
l’emportèrent dans cette sélection naturelle des premiers êtres vivants :
c’est « la ruse, la force ou la
vitesse qui, dès l’origine, assurèrent leur protection » (v. 857-859).
Tel fut la cas, parmi d’autres, de l’espèce humaine
Et puis,
un jour, « la terre cessa
d’enfanter, telle un femme accablée par l’âge » (v. 826-827), trop
épuisée pour continuer à faire naître par génération spontanée des êtres
vivants de grande taille, tels les mammifères dont l’homme.
Les
espèces animales actuelles, dont l’espèce humaine, sont donc issues de couples
nés aléatoirement par génération
spontanée lors de la jeunesse de la terre, couples si heureusement pourvus par
le hasard de leur engendrement qu’ils ont pu subsister et se reproduire et
donner naissance à des descendants semblables à eux capables donc à leur tour
de subsister et de se reproduire : descendants semblables à eux, puisque
Lucrèce ne conçoit pas qu’il y ait eu, au cours du temps, des transformations au sein des diverses
espèces, car « toutes, conformément
aux lois fixées par la nature, conservent les caractères qui les
différencient » (livre V, v.923-924).
Il
résultait de cette conception de l’origine des espèces animales, dont l’espèce
humaine, que les organes dont elles sont pourvues, ne pouvaient qu’être le
produit aléatoire de causes efficientes purement
matérielles, sans intervention des dieux, sans qu’aucune finalité ne régisse ce processus. Aussi bien, pour ne parler que de
l’espèce humaine, les organes de la vue, de l’ouïe, de la marche n’ont pas été
créés, par on ne sait quelle divinité ou force surnaturelle, afin
que les hommes puissent voir, entendre, marcher : elles sont le
produits de rencontres aléatoires de corpuscules matériels, parmi une infinités
d’autres rencontres aléatoires qui, elles n’ont pas été retenues par la
sélection naturelle. Mais je cède encore la parole à Lucrèce :
« Les yeux n’ont pas été créés, comme
tu pourrais le croire, pour nous permettre de voir au loin ; ce n’est pas
davantage pour nous permettre de marcher à grands pas que l’extrémité des
jambes et des cuisses s’appuie et s’articule sur les pieds ; non plus que
les bras que nous avons attachés à de solides épaules, les mains qui nous
servent des deux côtés ne nous ont été donnés pour subvenir à nos besoins. Interpréter
les faits de cette façon, c’est faire un raisonnement qui renverse l’ordre des
choses : c’est mettre partout la cause après l’effet. Aucun organe de
notre corps, en effet, a été créé pour notre usage, mais c’est l’organe qui
crée l’usage. La vision n’existait pas avant la naissance des yeux, non plus
que la parole avant la création de la langue : c’est bien plutôt
l’existence de la langue qui a précédé de loin la parole et les oreilles
existaient bien avant que ne fût entendu un son. En bref, tous les organes, à
mon avis [ut opinor], existèrent
avant qu’on en fît usage. Ils n’ont donc pas pu être créés en vue de leur
fonction.» (livre IV, v. 824-842)
Une telle
affirmation était manifestement paradoxale. Pour ne parler que de l’œil,
comment admettre que la vision était la conséquence de l’existence fortuite de
l’œil ? La vision n’était-elle pas au contraire le but, la finalité en vue de laquelle quelque dieu créateur ou, à tout le
moins, une intelligence immanente à la nature elle-même avait créé l’organe de
la vision ? Loin d’être un produit du
hasard des rencontres de particules élémentaires, l’œil, le plus complexe des
organes, ne prouvait-il pas l’échec de toute tentative d’explication
matérialiste de l’univers ?
C’est ainsi que, dans le traité
de Cicéron De la nature des dieux,
paru quelques années après la mort de Lucrèce, un certain Balbus, adepte de la
secte stoïcienne, prend le contre-pied de ce passage de Lucrèce, en reprenant presque mot pour mot les propos
que, trois cents ans plus tôt, Xénophon mettait dans la bouche de Socrate : si
les production de la nature sont supérieures à celles de l’art humain et s’il
est vrai que l’art humain, par exemple l’art du peintre ou du sculpteur, ne
produit rien sans dessein, il faut reconnaître qu’il y a un dessein intelligent
au cœur de la nature, dessein qui se manifeste, par exemple, dans tout
l’organisme humain et, en particulier, dans les organes des sens, dessein qui
prouve l’existence d’une providence divine ; c’est cette providence divine, dit-il, qui « a revêtu les yeux de membranes
protectrices très minces qui laissent passer la lumière afin qu’on puisse voir,
qui a fait si petite la partie de l’œil douée d’acuité visuelle qu’on appelle
pupille pour lui permettre d’éviter
sans peine tout ce qui pourrait la blesser,
c’est elle qui a rendu les yeux mobiles pour qu’ils portent facilement
le regard où ils veulent » ; c’est elle aussi qui « a pris soin de garnir les oreilles
d’une cire visqueuse afin que, si quelque petite bête venait à s’y glisser,
elle fût arrêtée ». En un mot, contrairement à ce qu’affirme Lucrèce
et les épicuriens, tout cela, dit le stoïcien Balbus, ne s’est pas fait au
hasard mais est la preuve de la présence, au sein de la nature, d'une
intelligence divine..
Malgré
leur âpreté, ce n’était là, entre matérialistes et partisans d’une providence
divine, que débats de philosophes, débats dont les enjeux étaient certes
importants, mais débats dans lesquels, le plus souvent, le pouvoir politique,
garant et gardien de la religion de l’Etat, n’intervenait pas.
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Il n’en
fut plus de même lorsque le christianisme, avec Constantin, au IVì siècle,
devint religion d’Etat et imposa ses dogmes et sa conception du monde.
Bienveillante à l’égard du platonisme, de l’aristotélisme et du stoïcisme qui
admettaient l’intervention d’une intelligence divine dans l’existence du monde
et donc des espèces vivantes et donc de l’homme, elle interdit, en revanche,
toute expression du matérialisme épicurien. A la veille de cette victoire de la
théologie chrétienne, au tout début du IVì siècle de notre ère,
l’apologiste chrétien Lactance résume bien les sentiments des penseurs
chrétiens à l’égard de la conception épicurienne du monde, en prenant pour
cible la théorie matérialiste de l’origine de l’œil humain, dont nous avons vu
plus haut la présentation par Lucrèce :
« Epicure
dit que les yeux n’étaient pas nés pour voir, ni les oreilles pour entendre, ni
les pieds pour marcher, puisque ces organes étaient nés avant qu’existât l’usage
de la vue, de l’ouïe et de la marche ; il affirme que les rôles de tous
ces organes étaient consécutifs à leur naissance. Je crains qu’il ne
paraisse pas moins fou de réfuter des monstruosités et des ridicules de ce
genre, mais je veux être fou, puis que
nous avons affaire à un fou. Que dis-tu, Epicure ? Les yeux ne sont pas
nés pour voir ? Pourquoi voient-ils donc ? Ce n’est qu’ensuite,
dis-tu, que leur usage apparut ? Par conséquent, ils sont nés pour voir,
puisqu’en vérité ils ne peuvent rien faire d’autre que voir. De même, le rôle
des autres organes montre, à lui seul, leur finalité. En tout cas, ce rôle ne
pourrait exister, si tous les organes n’avaient été produits avec un ordre et
une prévoyance tels qu’ils pussent avoir un rôle… »
Comme on
le voit, le propos a une double fonction : montrer la folie des Epicuriens
qui nient ce qui tombe sous le sens, et, d’autre part, montrer que l’existence
des organes de l’être humain tels que les yeux sont une évidente preuve de
l’existence d’un dieu créateur qui ne pouvait être que le Dieu de la Bible, le « père tout puissant, créateur du ciel
et de la terre », celui qui, au sixième jour, « créa l’homme et la femme à son image ».
Ainsi, pendant des siècles, Epicure et Lucrèce
furet l’objet de sarcasmes de la part des théologiens chrétiens : comment
pouvait-on accorder le moindre crédit à l’épicurisme, à une doctrine qui proférait de telles absurdités ?
Combien plus raisonnable ce que
disait le texte biblique de la Genèse sur la création des espèces vivantes et
de l’homme par Dieu !
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La
partie semblait définitivement gagnée en faveur d’une conception rapportant
l’origine de l’espèce humaine à la volonté de Dieu, et la conception mécaniste des épicuriens semblait
définitivement écartée, lorsque la renaissance de la culture antique à partir
du XVì siècle
« ressuscita » Epicure et Lucrèce.
Du
même coup, théologiens et philosophes chrétiens se déchaînèrent à nouveau
contre la conception épicurienne de l’origine des espèces, et surtout de
l’origine de l’homme.
Tel est
le cas du philosophe Malebranche, dans son ouvrage De la recherche de la vérité paru en 1675, où il reprend l’argument
antique du démiurge divin,
c’est-à-dire de l’artisan divin :
« Une attention un peu sérieuse est
capable de convaincre les personnes les plus attachées à Epicure et Lucrèce
qu’il y a une providence qui régit le monde. Quand je vois une montre, j’ai
raison de conclure qu’il y a une intelligence qui l’a conçue, puisqu’il est
impossible que le hasard ait pu produire et arranger toutes ses roues. (……) De
même il est ridicule de penser ou de dire comme Lucrèce que le hasard a formé
toutes les parties qui composent l’homme, que les yeux n’ont point été faits
pour voir, mais qu’on s’est avisé de voir parce qu’on avait des yeux ; et
ainsi des autres parties du corps.
Ne faut-il pas avoir une
étrange aversion d’une providence pour s’aveugler ainsi volontairement et pour
tâcher de se rendre insensible à des preuves aussi fortes et aussi
convaincantes que celles que la nature nous en fournit ? Il est vrai que,
quand on affecte une fois de faire l’esprit fort, ou plutôt l’impie, ainsi que
faisaient les épicuriens, on se trouve incontinent tout couvert de
ténèbres ; on nie hardiment les choses les plus claires et on assure
fièrement et magistralement les plus fausses et les plus obscures. »
Même propos
chez Newton, trente ans plus tard, en 1704 :
« D’où viennent cet ordre et cette
beauté que nous voyons dans le monde ?(…) Comment les corps des animaux
peuvent-ils être conçus avec tant d’art ? (…) L’œil a-t-il été inventé
sans connaissance de l’optique et l’oreille sans celle des sons ?(…)
Ces phénomènes ne montrent-ils pas
qu’il y a un Etre incorporel, vivant, intelligent, omniprésent, qui (…) voit
les choses intimement, qui les connaît entièrement et qui les
pense ? » (Optique)
Que répondre à un tel
argument ? Il faut avouer que c’était là, pour les modernes continuateurs
du matérialisme antique, le talon d’Achille de leurs systèmes : affirmer
en effet que les seules lois aveugles
de la nature pouvaient expliquer l’existence de cette admirable machine qu’était l’être humain, c’était
énoncer une proposition peu défendable. L’existence de cette admirable machine
n’était-elle pas au contraire la preuve de l’existence d’un dessein
intelligent, donc d’un Etre surnaturel, créateur des êtres vivants, créateur en
tout cas de l’homme ?
Face à cet
argument, plusieurs parades :
L’une
consistait à la tourner en dérision, comme l’avait fait Molière, grand
admirateur de Lucrèce, dans la pièce de Dom
Juan, en 1665, en mettant en scène Sganarelle cherchant à persuader Dom
Juan de l’existence d’une providence divine :
SGANARELLE :
(……) Pouvez-vous voir toutes les inventions dont la machine de l’homme est
composée sans admirer de quelle façon cela est agencé l’un dans l’autre :
ces nerfs, ces os, ces veines, ces artères, ce poumon, ce cœur, ce foie, et
tous ces autres ingrédients qui sont là (…………………) Il y a quelque chose
d’admirable dans l’homme (……) que tous les savants ne sauraient expliquer. Cela
n’est-il pas merveilleux que me voilà ici, et que j’aie quelque chose dans la
tête qui pense cent choses différentes en un moment et fait de mon corps tout
ce qu’elle veut ? Je veux frapper des mains, hausser le bras, lever les
yeux au ciel, baisser la tête, remuer les pieds, aller à droit[e], à gauche, en
avant, en arrière, tourner…(il tombe à terre en tournant)
DOM JUAN : Bon ! voilà ton
raisonnement qui a le nez cassé.
L’autre
contre-attaque contre l’argument de l’artisan divin, attaque plus raisonnée,
vient de Spinoza, à peu près à la même époque que Molière. Elle consiste à
affirmer que seule une démarche mécaniste
doit être utilisée pour expliquer l’existence et le fonctionnement de cette
machine qu’est le corps humain (selon
Descartes) et que ceux qui recourent au dessein intelligent d’un artisan divin
ne peuvent rien expliquer :
« Lorsqu’ils examinent l’arrangement du
corps humain, ils restent stupides, et, comme ils ignorent les causes d’un art
si consommé, ils concluent que c’est par le fait non d’un art mécanique mais
d’un art divin ou surnaturel qu’il a été agencé et établi. D’où il arrive que
celui qui […………] s’applique à comprendre les choses de la Nature comme un
savant, et non pas à s’en étonner comme un sot, est souvent tenu pour un
hérétique et un impie et proclamé comme
tel par ceux que le vulgaire adore comme les interprètes de la Nature et de Dieu. » (Ethique, appendice de la première
partie)
On ne saurait
trop insister sur l’importance capitale de ce texte : pour comprendre « l’arrangement du corps humain »
et, raison de plus, « l’arrangement »
de tous les autres corps vivants, Spinoza affirme que tout recours à une
explication métaphysique, tout recours au surnaturel est disqualifié et que
seule est pertinente une explication mécaniste,
c’est-à-dire matérialiste.
Encore
fallait-il apporter une explication mécaniste
de la nature et donc de l’origine de l’espèce humaine et des autres espèces
vivantes qui soit convaincante. Or, le seul modèle mécaniste qui existait alors
était celui des épicuriens tel que l’avait présenté Lucrèce. Mais qui donc, à
cette époque, pouvait encore croire à la génération spontanée par la terre de
toutes les espèces vivantes, alors que Francesco Redi venait de prouver que,
contrairement à ce qui semblait admis par tous, même les asticots ne naissaient
pas spontanément de la viande avariée mais d’œufs de mouche.
En fait, la solution qui, peu à
peu, au XVIIIì siècle
se présenta à l’esprit des partisans du matérialisme fut que, sans préjuger de
l’origine et de la nature des toutes premières formes de vie, toutes les
espèces vivantes en étaient issues par transformations
successives jusqu’à nous.
Ce passage de
l’hypothèse lucrétienne de la génération spontanée originelle des espèces
vivants à une hypothèse transformiste,
suggérée par Buffon, Maupertuis et quelques autres, apparaît très clairement chez Diderot.
Dans son
premier essai philosophique, à savoir la Lettre
sur les aveugles publiée en 1749, Diderot reste encore fidèle à l’hypothèse
de la génération spontanée originelle telle que Lucrèce l’avait présentée
:
« Si nous remontions à la naissance des
choses et des temps et que nous sentissions la matière se mouvoir et le chaos
se débrouiller, nous rencontrerions une multitude d’êtres informes pour
quelques êtres bien organisés. (………) Je puis vous soutenir (………) que les
monstres se sont anéantis successivement, que toutes les combinaisons vicieuses
de la matière ont disparu et qu’il n’est resté que celles où le mécanisme
n’impliquait aucune contradiction importante et qui pouvaient subsister par
elles-mêmes et se perpétuer. »
Quatre ans seulement plus tard,
en 1753, dans son ouvrage De
l’Interprétation de la nature, Diderot a remplacé cette hypothèse par une
hypothèse de type transformiste :
« De même que, dans les règnes animal et
végétal, un individu commence, pour ainsi dire, s’accroît, dure, dépérit et
passe, n’en serait-il pas de même des espèces entières ? Si la foi ne nous
apprenait pas que les animaux sont sortis des mains du Créateur tels que nous
les voyons (………), le philosophe abandonné à ses conjectures ne pourrait-il pas
soupçonner que l’animalité avait de toute éternité ses éléments particuliers
épars et confondus dans la masse de la matière, qu’il est arrivé à ces éléments
de se réunir (………), que l’embryon formé de ces éléments a passé par une
infinité d’organisations et de développements, qu’il a eu, par succession, du
mouvement, de la sensation, des idées, de la pensée (………), qu’il s’est écoulé
des millions d’années entre chacun de ces développements, qu’il a peut-être
encore d’autres développements à subir et d’autres accroissements à prendre qui
nous sont inconnus……… »
_______________________
Il ne restait plus à cette hypothèse
transformiste que d’être scientifiquement fondée pour permettre aux partisans
du mécanisme matérialiste de l’emporter sur les adeptes de l’intervention
divine.
Pour cela, il
ne suffisait pas d’établir le plus scientifiquement possible l’existence d’une
transformation des espèces au cours du temps, ce qui sera fait par Lamarck dans
sa Philosophie zoologique publiée en
1809 ; il convenait ensuite et surtout d’en expliquer le mécanisme de façon scientifique, ce qui
sera, cette fois l’œuvre de Darwin.
S’inspirant
de la sélection intentionnelle de
certaines variétés végétales et animales opérée depuis des millénaires par les
hommes pour obtenir de nouvelles variétés plus conformes à leurs besoin,
Darwin, dans son mémorable ouvrage L’Origine
des espèces paru en 1859, émit l’hypothèse que, de la même façon, il
s’opère une sélection, naturelle cette
fois, de certaines variations accidentelles apparues au sein des espèces,
sélection qui rendait les individus qui en étaient porteurs plus aptes que les
autres à survivre et donc à se reproduire, le résultat, à long terme, de cette
sélection naturelle étant l’apparition de nouvelles espèces. Je cite
Darwin : « Dans les corps
vivants, la variation cause de légères modifications, la reproduction les
multiplie presque à l’infini, et la sélection naturelle trie chaque
amélioration avec une sûreté presque infaillible. » (chapitre VI)
Comme on
le voit, une telle conception faisait l’économie de toute intervention
surnaturelle et de toute finalité dans la transformation des espèces. Depuis
les formes les plus élémentaires de la vie, toute l’histoire des êtres vivants,
se diversifiant, se transformant jusqu’aux espèces vivantes actuelles, en
abandonnant en cours de route les laissés pour compte de la sélection naturelle,
devenait, avec Darwin, un processus purement contingent. L’homo
sapiens-sapiens, comme toutes les autres espèces vivantes, était donc, lui
aussi, un être contingent : lui aussi, comme les autres espèces vivantes,
il aurait fort bien pu ne jamais exister.
Mais
aussi, une telle conception montrait enfin ce qu’il y avait de juste dans ce
que j’ai appelé le paradoxe de
Lucrèce, à savoir que l’existence de l’œil était le résultat aléatoire du jeu
des arrangements naturels de la matière et non la création providentielle de
quelque Dieu en vue de permettre aux hommes de voir. En effet, pour Darwin ce
n’est pas non plus la providence divine qui explique l’existence de l’œil mais
le jeu de la sélection naturelle. Il reconnaît aisément que cela peut paraître absurde :
en effet, dit-il, « supposer qu’avec toutes ses
inimitables dispositions pour l’ajustement de son foyer à diverses distances,
pour l’admission d’une quantité variable de lumière et pour la correction des
aberrations sphériques et chromatiques, l’œil ait pu se former par sélection
naturelle, cela paraît, je dois l’avouer absurde au possible» (L’origine des espèces, chapitre
VI) ;
Mais
ce qui paraît absurde peut fort bien être vrai. En effet, ajoute-t-il, « lorsqu’on affirma pour la première fois que
le soleil était immobile et que la terre tournait autour de lui, le sens commun
déclara la doctrine fausse ». De même l’apparente absurdité de la
supposition qu’un organe aussi complexe que l’œil ait pu se former par
sélection naturelle, Darwin montre qu’elle est scientifiquement fondée. Partant
du plus lointain « ancêtre » de l’œil que sont, chez les protozoaires
primitifs, des amas de cellules pigmentaires tout juste capables de distinguer
la lumière de l’obscurité, il présente les principales étapes de
l’histoire de l’œil, concluant que « même
une conformation aussi parfaite qu’un œil d’aigle a pu être formée par
sélection naturelle ». Ainsi se trouvait réhabilitée la théorie
épicurienne de l’origine de l’œil présentée par Lucrèce, selon laquelle – nous
l’avons vu - l’œil n’a pas été créé par quelque providence divine pour
permettre à l’homme de voir, réhabilitée après tant de siècles de sarcasmes.
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Cette
convergence entre Darwin et Lucrèce sur ce point, permet-elle de dire que Lucrèce
fut un précurseur de Darwin ?
Oui
et non, ou plutôt non et oui.
Non, car
Lucrèce, comme tous les philosophes et savants avant le XVIIIì siècle,
croyait à la permanence des caractères de chaque espèce : il est donc difficile
de voir en lui un précurseur du fondateur de l’évolutionnisme scientifique.
Mais, au-delà
de cette divergence évidemment très importante, ce qui, chez Lucrèce, annonce
la théorie darwinienne, c’est d’avoir affirmé, comme l’avons vu, que les
espèces vivantes actuelles sont le produit de la sélection naturelle,
seuls survivant et se reproduisant, parmi les innombrables êtres vivants de
toutes sortes nés par génération spontanée, ceux auxquels l’heureux hasard de
leur organisation permettait précisément de survivre et de se reproduire.
Plus
fondamentalement encore, ce qui fait de Lucrèce le lointain précurseur de
Darwin, c’est le fait d’avoir exclu tout recours au divin, au surnaturel dans
l’origine des espèces vivantes et, en particulier, d’avoir affirmé que l’espèce
humaine était le produit du hasard et non la création de quelque divinité que
ce soit. C’est, entre autres choses, parce qu’une telle conception s’opposait
radicalement au dogme créationniste de
la Bible que l’épicurisme avait été condamné par l’Eglise dès les débuts du
christianisme et c’est bien pour la même raison que Darwin fut à son tour
attaqué par les églises de son temps et pas seulement pour avoir fait d’un
singe l’ancêtre de l’homme. Rien peut-être, à des siècles de distance, ne relie
mieux Lucrèce et Darwin que cette identique détestation dont ils furent l’objet
de la part des théologiens.
Ceci étant, il convient de ne pas
confondre les spéculations des
matérialistes de l’antiquité que furent les épicuriens tels que Lucrèce avec la
démarche scientifique moderne qui s’affirme à partir du XVIIì siècle.
Même si les spéculations de Démocrite, d’Epicure, de Lucrèce, où l’imagination
supplée à la faiblesse des moyens d’observation et d’expérimentation, se
présentent parfois comme d’étonnantes anticipations de certaines conquêtes de
la science moderne, elles n’en sont pas moins de pures spéculations, car elles ne répondent pas aux critères de
scientificité des sciences modernes de la nature. Aussi bien la théorie
« atomique » élaborée par Démocrite et reprise par Epicure, et donc
aussi Lucrèce, n’a-t-elle en rien contribué à la découverte des particules
élémentaires de la physique moderne. De la même façon, leurs spéculations sur
l’origine des espèces n’ont en rien contribué à l’élaboration par Darwin de sa
théorie, comme en témoigne au reste l'absence totale d’allusion et de référence
à Epicure et à Lucrèce dans son livre L’origine
des espèces. Mais il n’en reste pas moins que l’on peut mettre au crédit de
ces penseurs matérialistes antiques d’avoir pressenti ce que Darwin ne devait établir scientifiquement que vingt
siècles plus tard.